Jean-pierre jougla, fondateur de l'association de défense des familles et de l'individu montpellier-languedoc

Jean-Pierre Jougla révèle que les mouvements radicaux utilisent des techniques de sujétion psychologique identiques à celles employées dans les groupes sectaires. Et appelle à une reconstruction du système démocratique. 

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jougla_2_art_3070.jpg, par fmonge

L'Association de défense des familles et de l’individu (ADFI) Montpellier-Languedoc voit des similitudes troublantes entre l'emprise sectaire et le processus de radicalisation. En quoi ces deux dérives s'apparentent-elles ?

Les ADFI perçoivent la radicalisation depuis 30 ans et elles notaient déjà des points communs avec l’emprise de nature sectaire. Cette prise de conscience est plus récente de la part des pouvoirs publics. Elle a été permise par les écrits de l'anthropologue Dounia Bouzar et son « Centre de prévention des dérives sectaires liées à l'islam ». Tout part de l'assujettissement qui amène l’individu sous emprise à penser, paradoxalement mais sincèrement, qu'il est plus libre en adhérant à un nouvel ordre de pensée alors qu'il est dans les faits soumis à quelqu'un d'autre. Ceux qui s'embarquent dans une secte, comme dans un mouvement radical, sont très souvent mus par une recherche intérieure, par la volonté de mieux comprendre le monde dont ils sont insatisfaits. C'est sur cette insatisfaction que jouent les groupes de radicalisation. Si l’on se trompe dans l’analyse, l’éloignement d’avec nos états de droit ne fera qu’augmenter.

Vous distinguez plusieurs paliers dans la mise sous emprise...

En effet. Le cheminement est progressif. Il y a d'abord une rencontre de confiance et de sympathie. Dans le cas des sectes, ce premier contact se fait le plus souvent via un adepte prosélyte ou via des conférences « tout public ». Pour l’Ordre du Temple Solaire, l’un des « co-gourous », médecin homéopathe, expliquait banalement à ses auditeurs comment « vivre en harmonie avec la nature » tout en passant sous silence que la « mission » qu’il révélerait plus tard consisterait à « refaire le monde » après une apocalypse imminente. Même processus pour la radicalisation mais c'est davantage sur Internet que confiance et rapport de sympathie se créent, sans parler obligatoirement de religion. Les jeunes s'alimentent de lectures et de vidéos dans lesquelles ils trouvent à nourrir un idéal que l’on pourrait très souvent qualifier d’humanitaire. Aux garçons est surtout offert l’idéal de s’ériger en héros. D’autres étapes successives s’enchaînent comme le fait de nourrir le narcissisme du candidat auquel le recruteur fait croire qu'il est extraordinaire, attendu par le groupe… Et la cible se dit : « On m'a enfin compris. J'ai trouvé ma vraie famille ». Ce sentiment n'est pas compliqué à obtenir chez des ados qui se cherchent et s'identifientà celui qui le « bombarde d'amour ». Le processus marche aussi chez les adultes.

Quel est l'objectif recherché ?

Amener la personne à n’être qu’une partie du groupe. On accepte la soumission et on perd sa liberté de pensée. Entre temps, la personne est isolée du monde extérieur - devenu « toxique » - et de ses anciens modes de pensée. On prive le candidat de sommeil et de nourriture mais ce qui est présenté comme un processus d’élévation, de purification, épuise en réalité la personne. L'adepte ou le jeune radicalisé rejette alors le réel de la vie quotidienne au profit d'une réalité fantasmée. Alors on commence à délivrer le contenu de la doctrine, à partir du moment où le sujet ne peut plus la remettre en question. Là, la marche-arrière n'est plus possible : le jeune entre dans une logique de groupe et pense qu'il continuera à s'enrichir dans cette dynamique collective. Il doit dès lors dupliquer cette « vérité » à l'extérieur et sur le monde diabolisé des « mécréants ». Il faut « convertir l'humanité ». C’est là que réside la mission du « martyr » qui va se sacrifier en tuant pour propager la « terreur ».

La dimension politique est aussi à considérer ?

Il me semble que l’on ne comprend rien, ni aux sectes contemporaines, ni au « radicalisme », si l’on ne les saisit pas dans leur dimension purement politique et même étatique. Le projet de toute secte s’inscrit dans ce que l’on pourrait qualifier de « syndrome de Noé » : « Du passé faisons table rase » pour reconstruire une humanité fantasmée ! Dans les sectes, certains veulent remplacer la démocratie par une théocratie idéalisée, d’autres par une « géniocratie » assortie d'un eugénisme. Il est toujours question de créer une forme étatique qui commence par la constitution d'un territoire virtuel de pureté partagé. C’est également le projet proposé par les groupes de radicalisation et la force du groupe dit « état islamique » a été de s’emparer d’un territoire géographique, le califat, qui fascine un nombre croissant de jeunes internautes. Le cumul des pouvoirs normatif, exécutif et judiciaire entre les mains du seul chef fonde leur dimension totalitaire. Dans ce territoire, va pouvoir s’installer un système politique « meilleur ». C’est cet « idéal » qui attire les déçus d’un modèle que notre monde a mis des siècles à bâtir. Le projet est de gérer et d’administrer la terreur. C’est à l’exécution de ce projet que nous assistons aujourd’hui. Une population terrorisée, ne trouvant plus de réponse dans l’État de droit, ira, dans la logique des « radicalisés », vers celui qui a administré la terreur pour trouver près de lui un nouvel ordre. Lorsqu'il y a des attentats, on crée les bases pour instaurer le chaos à l'intérieur de la démocratie et prouver que les politiques actuelles sont incapables de gérer correctement.

Les mécanismes semblent bien rodés. Comment déceler une personne en voie de radicalisation ?

Les terreaux sont fertiles partout. Il n'y a pas de profil type et le phénomène est diffus. L'organisation est structurée en souterrain depuis l'extérieur. Et les considérations d'origines culturelle, religieuse, économique ou sociale n'épuisent pas la réflexion. Beaucoup ont voulu établir des critères comme le changement d'attitude, de façon de se vêtir ou de pratiques alimentaires. Mais ces « indicateurs » ont leurs limites, car désormais, consigne est donnée aux recrutés de ne rien changer, de mener une double vie pour ne pas éveiller les soupçons, de pratiquer la dissimulation jusqu’au jour de leur départ ou de leur passage à l’acte.

Comment lutter alors ?

Le vrai chantier, c'est de recréer de la citoyenneté, de rendre de l'authenticité au politique pour qu'il regagne la confiance de l'individu, de retrouver une raison d'être à la cohésion sociale. C’est le travail de l’éducation, de la jeunesse mais aussi des adultes, des familles. Au-delà des mots, l'ADFI, avec ses quatre décennies d'expertise de soutien aux victimes de sectes, avec ses 30 implantations nationales et ses 400 bénévoles, peut aider à comprendre les mécanismes de l'emprise et leurs finalités et ainsi améliorer la prise en charge des familles victimes et des jeunes ciblés. C'est la clé de voûte. Il faudrait également former les professionnels, y compris en milieu scolaire, pour appréhender les idées et logiques des radicalisés. C'est dans ce contexte que l'Agglo a souhaité nous associer pour mettre en place des conférences d'information sur la lutte contre la radicalisation. Élus, responsables politiques, associations, familles et jeunes sont concernés. En 1789, certains se sont battus avec des idées contre un paradigme politique vieux de plusieurs siècles. La République s’est construite sur leurs efforts. Tout n'est pas perdu.

Plus d'infos :

ADFI Montpellier-Languedoc • 85 rue Passereaux

à Montpellier • 04 67 79 70 68 • www.unadfi.org